Cinq cartes brûlées – Sophie Loubière

Extrait:

« La vague me prend, me soulève, puis me jette pour me reprendre, me pousser plus loin, se moquer de moi, du maillot une pièce dont elle agrandit l’échancrure, de mes grosses fesses, et d’une gifle cinglante dénude mon torse, fabrique une pelote d’algues avec mes cheveux, éclabousse mon visage, puis soudain me relâche, dédaigneuse. Je flotte, je barbote, impalpable, immatérielle, oublieuse de tout ce qui s’est passé depuis que papa s’en est allé, et sous le miroitement de l’eau enflammée de soleil ma peau brille, peau d’argent, fille-poisson, je m’enfouis dans la vague, crie de joie et te cherche pour mieux te narguer de cette ivresse, je te guette sous les rouleaux d’écume, entre flux et reflux, me faufile au milieu des vacanciers, leurs jambes dressées en palissade, je remonte à la surface pour avaler une grande bouffée d’air, mais le courant agrippe mes chevilles, car la mer veut jouer encore et m’aspire vers le fond avec une telle force que je pousse un cri avant de disparaître sous l’eau. Mes doigts ne trouvent rien pour s’accrocher sinon du sable et des cailloux. Coquille pleine, je coule. Personne ne me voit sombrer, emportée par d’invisibles serpents. Ni maman, allongée sur la plage et tartinée de crème, nit toi, aspiré sous un flot d’écume, tout joyeux, ni papa. »

4ème de couverture:

Laurence Graissac grandit aux côtés de son frère, Thierry, qui prend toujours un malin plaisir à la harceler et à l’humilier. Du pavillon sinistre de son enfance à Saint-Flour, elle garde des blessures à vif, comme les signes d’une existence balayée par le destin. Mais Laurence a bien l’intention de devenir la femme qu’elle ne s’est jamais autorisée à être, quel qu’en soit le prix à payer. Le jour où le discret docteur Bashert, en proie à une addiction au jeu, croise sa route, la donne pourrait enfin changer…

Thriller psychologique d’une rare intensité, Cinq cartes brûlées va vous plonger au cœur de la manipulation mentale. De celle dont on ne revient jamais indemne.

Ce que j’en pense…

Le poids…
Le poids du monde
Le poids de la vie
Le poids de la douleur
Le poids sur les épaules
Le poids de l’existence
Ne pas faire le poids…

Un récit, un journal intime, des lettres, des narrations différentes en alternance pour te faire pénétrer dans la vie de Laurence. Ses mots, ceux de son père, ceux de tous qui font partie de sa vie si lourde à porter…parce que Laurence a juste le malheur d’être…grosse…

Une vie racontée au gré du vent, au gré des cartes comme un jeu ou ces cartes sont tirées d’avance. Celles de Laurence se teintent plutôt de noir que de rouge, plutôt de pique que de cœur. Sa vie se raconte en kilos en plus, en kilos en moins.

Le combat contre le poids, les kilos ne se fait pas toujours à armes égales alors que la vision des gens l’est toujours.

Le parcours du combattant du gros, du gras, du boudin, de celui ou celle qui cache sa douleur derrière chaque cellule adipeuse. De celui ou celle à qui l’on dit que c’est juste une question volonté, qu’il faut se prendre en main, qu’il suffit de manger moins, de faire de l’exercice. De celui ou celle qui cache son mal, sa peine derrière chaque bouchée, derrière chaque bourrelet. De celui ou celle qui ne se regarde même plus dans le miroir alors que tout le monde crie haut et fort qu’il faut s’accepter tel que l’on est.

Et vient le changement, la fonte des graisses comme la fonte d’un glacier. Celui qui change tout, qui apporte un regard pire encore. Un regard qui passe de la pitié à l’envie, celui qui fait presque regretter.

La fin est surprenante et un peu abrupte. Elle m’a laissée quelque peu perplexe mais c’est le seul bémol.

Sophie, avec un énorme talent, te parle de toutes ces émotions avec beaucoup de tendresse, de force et de subtilité. Tout est savamment calculé pour que la relation soit intégralement faite avec les cartes d’un jeu. Jusqu’au titre qui est, lui-même, un terme de Black Jack. C’est habile, brillant. Une sorte d’alégorie de la vie…Une main que l’on a ou pas à ce jeu de la vie où il faut avoir toutes les cartes en mains pour faire des choix, où il faut brûler toutes ces cartes pour prétendre vivre.

« Cinq cartes brûlées », c’est aussi une plume envoûtante qui me fait d’ailleurs penser que je ne la lis pas assez Sophie. « L’enfant aux cailloux » m’avait pourtant bouleversée. Note donc à moi même: remonter tous les autres sur le haut de la pile.

Tu l’auras compris, je ne peux que te recommander cette lecture 🙂


Cinq cartes brûlées – Sophie Loubière – Editions Fleuve – 352 pages – 2020

AUTRE CHRONIQUE: L’enfant aux cailloux


 

7 commentaires sur « Cinq cartes brûlées – Sophie Loubière »

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