Taches rousses – Morgane Montoriol

Extrait:

« La danseuse hispanique, nez percé, lèvres noires laquées et yeux poudrés d’un kilo de charbon, insiste. Elle m’examine. Ses iris foncés s’allument sous ses faux cils pailletés. Et j’ai l’impression qu’elle sait. Qu’elle sait qui je suis et tout ce que j’ai fait. Qu’elle le sent sur mon cuir. Qu’elle refile leur sang sur ma peau. Sang, dont le parfum métallique est incrusté dans mes glandes, dans mes pores, dans mes fibres capillaires. Il coule par tous les chemins de mon corps. Et dans mon crâne, il y a leurs images. Leurs visages glacés, dépigmentés. Leurs chairs déchirées qui embaument mes narines. Cette beauté impossible, qu’on ne peut contempler qu’un instant. Un tout minuscule moment. Et il y a l’éclat de ce sang magnifique, d’un rouge extraordinairement rouge. Un rouge carmin aux reflets vermillon, épais, juste ce qu’il fait mais assez fluide pour peindre leurs pores de sa splendide couleur. Le parfum de ces corps immobiles est incrusté en moi, et je l’exsude à la première goutte de sueur. Alors il est certain que cette pute en string ficelle le sent, sur mon cuir. Qu’elle le renifle, malgré l’abominable senteur de sueur et de sexe. J’ai beau frotter, rien ne l’efface. Aucune douche ne le lave. »

4ème de couverture:

Leah Westbrook a disparu un après-midi de septembre, dans une petite ville de l’Oklahoma. Elle avait quatorze ans. Son corps n’a jamais été retrouvé. Depuis, sa soeur, Beck, a quitté la ville pour s’installer à Los Angeles. Elle vit par procuration le rêve de Leah, en tentant une carrière de comédienne. Sans aucun entrain. Contrairement à sa soeur, dont la peau était parfaitement unie, le visage de Beck est couvert de taches de rousseur. Des taches qu’elle abhorre et qui lui rappellent l’extrême violence de son père. Bientôt, des corps atrocement mutilés sont retrouvés dans le quartier d’Hollywood où elle a vécu. L’oeuvre d’un tueur en série que la police peine à attraper. Peut-être cet homme aux yeux terribles, qui suit Beck partout…
Avec ce roman cru et fiévreux, Morgane Montoriol s’impose comme une voix singulière.

Ce que j’en pense…

Ca va être fort difficile de te parler de ce livre. Fort difficile parce qu’il a suscité en moi d’étranges émotions que je ne sais vraiment décrire…

J’ai été littéralement ensorcelée dès les premières pages…la tournure, la manière, ce que l’on appelle communément le style même si cela ne veut pas dire grand-chose. Les mots que certains qualifieraient de vulgaire qui pourtant, placés juste là où il faut, à la manière de Despentes, deviennent presque de la poésie. Etre cru ou vulgaire dans un récit, c’est tout un art.
Choqué ? Certains le seront peut-être.  Moi, j’adore quand on appelle un chat un chat. Encore plus lorsque c’est fait avec brio. Bref vais pas m’étaler sur la bienséance qui est au final propre à chacun. Quoi qu’il en soit, j’ai adhéré passionnément !

C’est plutôt bien parti quand l’intrigue prend place dans les quartiers juste à côté d’où tu as vécu plusieurs années. D’autant plus quand l’auteure est capable de t’en faire ressentir chaque odeur, même celle de la betterave qui va pourrir tes narines. Te faire voir chaque image, chaque tache de rousseur qui finiront par t’omnublier. De placer une atmosphère puissante à t’en faire tourner la tête.

« Taches rousses », c’est une alternance de chapitre entre Beck et Wes à la première personne pour chacun d’eux.
Beck, c’est une nana qui tente tant bien que mal…plutôt mal…de faire sa place dans le milieu du cinéma depuis que sa soeur a disparu voilà bien des années. Elle couche avec un agent réputé et joue un meilleur rôle dans la vraie vie qu’à l’écran.
Wes, lui, c’est un drôle de type. Dès le départ tu comprendras qu’il ne fait pas dans la dentelle. Il a de la tune sans qu’on sache d’où elle vient et semble imbibé de l’odeur du sang.
Il y a ce quelque chose de primaire, de primal, chez ces personnages qui les rend vrais, justes, authentiques. Qui les rend puissants comme je l’ai rarement vu.

Ils errent tous deux dans ce Los Angeles mis à mal par un tueur en série franchement terrifiant. L’auteure a réussi à créer un de ces tueurs uniques, de ceux qui se distinguent, qui ne s’oublient pas.

Les explications te viendront d’elles-mêmes sans qu’elles soient données comme telles.
Elles arrivent au gré des choses, presque au gré du vent et tu les saisis l’une après l’autre pour reconstituer le puzzle. Des sous-entendus à demi-mot, des descriptifs déposés nonchalamment ici ou là, que tu pourrais même zapper si tu n’es pas attentif et qui, pourtant, donnent des pistes que tu devras suivre le nez collé aux pages comme le chien la truffe au sol.

Un premier roman déroutant, brut, vif, percutant, incisif, caustique, troublant, sarcastique, étrange, déstabilisant, perturbant…la liste est longue et pourtant je n’ai pas l’impression d’avoir trouvé le mot juste. Ce qui est juste, par contre, c’est qu’il est difficile de croire que ce soit un premier roman tant l’aboutissement est grand.

Des répétitions, des anaphores, des mots qui se répètent encore et encore pour enfoncer le clou plus encore. Pour t’ensorceler, te tenir captif de ce récit que tu ne peux lâcher. Des émotions, beaucoup d’émotions. Rotor de bout en bout. Et puis ce truc que tu vois rarement: cette sensualité puissante qui se dégage de chaque page.

L’ extrait, j’ai eu bien du mal à le choisir. J’ai bien failli te retranscrire le bouquin en entier pour faire plus simple. A chaque fois, je notais celui-là, top…Et puis non celui-là encore mieux…et là…et ici…J’ai fini par en prendre un au pif dans les premières pages jusque pour que tu t’en paies au moins une tranche !

La fin est puissante, douloureuse, perverse. Les révélations m’ont bouleversé. Là tout au fond de moi et je ne sais pas vraiment te dire pourquoi. Une chair de poule qui n’est pas liée à l’horreur, mais plutôt à ce que je ressentais de si contradictoire, de si ambigu face à ces personnages qui le sont plus encore. De me retrouver devant un tel drame, une telle horreur et pourtant éprouver une forme de compassion ou alors…est-ce de fascination dont il est question ?

Je ne sais que te dire de plus pour t’en convaincre, mais je pense que t’as capté …

C’est brillant… Non…C’est MAGISTRAL !

Le monde est dangereux à vivre
Non pas tant à cause de ceux qui font le mal
Mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire – Albert Einstein


Taches rousses – Morgane Montoriol – Editions Albin Michel – 368 pages – 2020


 

8 commentaires sur « Taches rousses – Morgane Montoriol »

  1. Eh bien après t’avoir lue j’avoue être un peu mitigée, je pense que je vais entre-bailler la porte de ce livre et puis soit être rebutée et la refermer, soit y entrer résolument.
    En tous cas merci pour ton superbe article !!

    Aimé par 1 personne

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