Ceux de là-bas – Patrick Senécal

Extrait:

« Victor considère sa mère qui dépose l’ustensile dans l’assiette.
– Tu sembles tellement bien prendre ça, commente-t-il.
– Ce qui arrive à Papa ?
– Tu sais, à notre âge, ce qui nous étonne, c’est pas d’apprendre qu’on va mourir, mais de se réveiller le matin pis de constater qu’on est toujours vivant.
Philippe a les yeux presque fermés et de sa bouche s’exhale un souffle inégal. Il dort, mais on le croirait décédé. Oui lorsqu’on le trouvera sans vie, il ressemblera exactement à cela, Victor en est convaincu.
– En tout cas j’espère que ça ne durera pas des années…
– Voyons, m’man ! T’as toujours dit que tu pourrais pas vivre sans papa, et maintenant t’as hâte qu’il meure ?
– J’ai pas hâte qu’il meure, Victor. J’ai hâte qu’il se repose.
– Bel euphémisme. 
Elle étire sa main pour tapoter celle de son fils.
– T’as juste cinquante ans, trésor. Tu vas voir qu’en vieillissant tu va faire la paix avec tout ça… »

4ème de couverture:

À l’aube de la cinquantaine, Victor Bettany est psychologue auprès des étudiants du cégep de Drummondville. En excellente forme physique, c’est toujours à pied qu’il se rend au boulot… ou au CHSLD afin de rendre visite à son père, Philippe, aux prises avec l’alzheimer, et de soutenir sa mère, Thérèse, continuellement au chevet de son mari.
Or, de voir dépérir son père perturbe Victor, lui qui a vécu il y a deux ans le décès accidentel de Roxanne, son amoureuse, et dont la peur de la mort s’amplifie en vieillissant. Mais, comme il le confie souvent à sa meilleure amie Lucie, Victor se sait capable de surmonter ses angoisses, et tout cela ne l’empêche pas de vivre sa vie, ni même de chercher une nouvelle âme sœur.
Mais ce soir, sa rencontre avec une flamme potentielle ne s’est pas très bien déroulée et, plutôt que de revenir chez lui, Victor décide sur un coup de tête – qu’il va amèrement regretter quelques heures plus tard – d’assister à la première du nouveau spectacle de Crypto, un jeune hypnotiseur qui aime fouiller, paraît-il, dans les zones sombres de l’humain…

Ce que j’en pense…

J’ai bientôt 50 balais et la mort, difficile de ne pas y penser. Ça ne m’empêche pas de dormir mais c’est là, latent, comme une bête tapie sous un lit… Y penser, simplement parce que c’est un âge, comme Victor, où je vois cette salope se rapprocher mais aussi parce que j’ai vu mes parents décliner et ai même perdu ma maman d’abord psychologiquement puis physiquement. C’est l’âge où tu commences même à perdre des potes et tu te dis que ben voilà quoi, ça s’approche et que t’as pas vraiment pris le temps de t’y préparer. Même si tu sais que de toute façon on s’y prépare jamais vraiment…

Senécal, au travers de ce récit est allé au-delà de tout pour répondre à sa propre peur. J’ai commencé les premières pages en me disant de suite « Là, ça va être dur… » J’ai continué et rencontré le père de Victor et me suis presque demandé si j’allais pouvoir continuer….Certains passages ont réveillé en moi des souvenirs anciens et récents. Des bouts de vie, des bouts de mort et je dois avouer avoir été largement mise à mal par cette lecture. On écrit souvent pour expier ses peurs, ses angoisses. Est-ce qu’on les expie en lisant ?

Victor Bettany, la cinquantaine est veuf depuis 2 ans, psychologue, la mort l’obsède depuis la perte de sa femme. Tout bascule lors du spectacle de Crypto, hypnotiseur de l’extrême.
Au travers de tous les personnages, au travers des événements, Patrick décrit toutes les morts, toutes les formes de croyances y relatives qu’elles soient religieuses ou non. Qu’elles soient liées à l’enfer ou au paradis, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. Du spiritisme à l’accident, en passant par le suicide, la déchéance, la maladie, la résignation. Il aborde le fait de tuer avec ce que cela peut impliquer face au geste, face à quelqu’un qui devrait de toute façon mourir un jour ou l’autre. Il explore toutes les facettes de la mort dans une sorte de quête. La quête de toute une vie…Celle de comprendre la mort…Une quête sans limites…

Je te préviens de suite. Tu trouveras dans ce récit une once de « surnaturel » et franchement, pour ma part, au début, je me suis dit « Et zut vlà qu’il part dans du fantastique, ça va pas le faire, c’est plus ma tasse de thé ». Mais j’ai très vite compris que c’était indispensable. Que ces éléments étaient nécessaires à l’immersion ainsi qu’à la trame. N’y vois donc rien qui puisse empêcher ta lecture. L’utilisation de cette part de surnaturel lui a permis de sonder notre esprit à la recherche de réponses, à parler de ce que l’on ne comprend pas, de ce qui ne s’explique pas et c’est tout simplement brillant.

Difficile d’aborder le sujet de la mort sans parler de Dieu et de la religion. Impossible non plus de ne pas s’attarder sur les EMI, expérience de mort imminente. J’ai lu « la source noire » de Patrice Van Eersel il y a fort longtemps, pour ne pas dire à sa sortie en 1987. Un livre qui m’avait terriblement percutée et que je te conseille au passage si tu veux en découvrir plus. Et entre EMI et réalité, Patrick a su trouver une trame qui permet d’explorer, de s’immerger complètement…

Parler de la mort est loin d’être évident. Parler de sa peur de la mort, encore moins. J’ai vu des commentaires qui disaient que ce livre était différent de ce qu’il écrivait d’habitude et pourtant je n’ai pas eu du tout cette impression. Bien au contraire. J’ai plutôt eu la sensation que je me trouvais face à une sorte de suite du « Vide ». Comme un écho: ce que l’on a réalisé dans sa vie avant et ce que l’on pourrait vivre après. Un complément qui te donnera largement de quoi réfléchir, tergiverser, ruminer à en devenir neuneu…

Est-ce que ne pas savoir est ce qu’il y a de plus terrifiant ? Peut-on défier la mort ? Qu’est le destin ? Hautement perturbant…Hautement philosophique…

Comme toujours Senécal a l’art de mettre le doigt pile-poil là où ça fait mal mais j’ai eu, cette fois-ci, cette impression de le voir appuyer jusqu’à me traverser de part en part… En ce qui me concerne, me voilà sans doute bonne pour de longues séances psy allongée sur un canapé 😜

Un livre aux sens multiples. Un livre où tu y verras peut-être ta propre mort. Un livre qui conduit peut-être à se dire que la résilience est la seule réponse ?

Quoi qu’il en soit, tu l’as compris j’ai adoré, j’ai surkiffé, j’ai flippé total, me suis mise la tête en pagaille et j’ai trouvé là du très très grand Senécal !

Après avoir lu ces lignes, tes paupières deviendront lourdes et quand j’aurai compté jusqu’à 3 tu pénétreras dans les abysses de « Ceux de là-bas »…

3…

2…

1…

Mais quand j’aurai claqué des doigts, tu auras terminé. Je t’assure, cependant, que tu n’auras rien oublié…


Des extraits, des phrases, des passages, il y en avait tellement qui me percutaient que je ne savais lequel choisir. Pour le plaisir en voilà encore quelques-uns 🙂

« Imagine si une fois mort, on est conscient qu’on est dans le néant pour l’éternité… »

« Presque tous les jours, depuis une douzaine d’années, l’idée que je vais mourir me traverse l’esprit. Et en vieillissant, je peux pas dire que ça s’arrange.
– C’est quoi qui t’effraie, au juste ?
– Le fait que tout ça va s’arrêter un jour et que j’ignore ce qu’il y a après.
– Si tu le savais, t’aurais moins peur ? »

 » Victor ferme les yeux et recroqueville ses bras contre sa poitrine. Oui, il a compris. Il a compris où est Roxanne, mais aussi lorraine, Solange, son père… Où tous les autres, y compris lui-même, seront un jour. Que ce soit en Enfer, ou prisonniers du lieu de leur mort, ou dans l’attente infinie du Jugement dernier, ou dans le néant, ou ailleurs, tout le monde se retrouvera au même endroit malgré tout.
Dans la peur. »


Ceux de là-bas – Patrick Senécal – Editions Alire – 557 pages – 2019

AUTRES CHRONIQUES:
Le vide
5150 rue des Ormes
Aliss
Les 7 jours du Talion
Malphas 1
Faims
Hell.com
Le passager
L’autre reflet 
Il y aura des morts
5150 rue des Ormes  par Elisa


 

7 commentaires sur « Ceux de là-bas – Patrick Senécal »

  1. Merci pour ton magnifique texte sur ce livre ! Je n’ai encore jamais lu du Senécal mais si je dois en lire un ce sera celui-ci. Tu sais, si ça peut te rassurer, quand la mort approche réellement, il s’opère subitement un état d’ acceptation total, la peur s’en va et une sorte de bien-être t’envahit. C’est comme si un déclic s’enclenchait malgré toi et que, soudain, tout devenait calme

    Aimé par 1 personne

    1. Merci à toi pour tes mots Hedwige, Difficile de dire que tu me rassures mais sans doute un peu oui….
      Senécal, c’est mon Dieu littéraire. C’est un auteur qui est un géant au Québec mais pas encore assez connu chez nous malheureusement. Si tu t’y attaques, tu pourrais bien devenir accro 🙂 🙂 En tout cas serai curieuse d’avoir ton avis et plus particulièrement sur celui-là ❤ ❤

      Aimé par 1 personne

  2. Waouh !!! Ta chronique vient de me mettre en vrac, elle m’a émue, elle m’a fait flipper, elle m’a donné envie…
    La mort j’y pense beaucoup, beaucoup trop… depuis la mort de ma mère il y a 27 ans, celle de mon père il y a 10 ans, celle de mon frère il y a 9 ans, ma belle-soeur il y a 2 ans et tant d’autres… la prochaine décennie pour moi qui ne sera pas la cinquantaine mais la suivante, damned 😣.
    Ben il faut que je le lise hein ! Parce que ce sujet m’attire depuis toujours comme la flamme attire les papillons… merci pour cette belle chronique, flippante et attirante 👍

    Aimé par 1 personne

    1. Merci à toi pour tous ces mots Fanfan qui me touchent terriblement. ❤
      Ton parcours est ressemblant au mien quand à la perte d’être cher et ces questions viennent d’elles-mêmes avec l’âge… Tu n’auras pas de réponses en lisant ce livre, c’est certain mais être poussé à cette réflexion à quelque chose comme tu dis de fascinant…
      Et quand tu l’auras lu, viens me redire ce que tu en as pensé 🙂

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