L’âme déracinée – Manuela Ackermann-Repond

Extrait:

« Je la vis échapper aux mains affaiblies de la Nonna et s’agripper, du haut de ses quatre ans, à la roue de la carriole sans laquelle on me poussait. Le Nonno, la mine grave, la tira doucement en arrière tandis que le cheval se mettait en route sous l’ordre du voisin. Maria tenta de courir aussi vite que l’équidé. Le grand-père l’avait laissée s’enfuir. Impuissant, défait, j’entendais ses petits pieds essayer de suivre la charrette qui m’emportait au-delà du village, en direction de la ville. L’image de ma petite sœur, les larmes roulant sur ses joues brunies, les bouclettes en désordre, la bouche tordue pas ses cris, les petites mains qui s’agitaient dans les manches un peu longues de sa chemise à carreaux bleus, les jambes qui s’emmêlaient dans les panneaux de sa robe délavée, s’imprima durablement et douloureusement dans mon esprit. Je criai encore que je reviendrai, puisant force et courage dans cette affirmation alors que défilaient les maisons et que Maria disparaissait à mon regard.
Depuis ce jour, j’eu le brouillard en horreur. »

4ème de couverture:

À la fin des Années folles, Angelo grandit, heureux, en Calabre avec sa petite soeur bien-aimée…
Des années plus tard, Angel, acteur adulé et un brin désabusé, cherche un sens à sa vie. « Et si Dieu m’avait oublié dans ses plans ? » La question brûlante qu’il se pose le poursuivra sa vie durant, au gré de rencontres toxiques, d’émerveillements éphémères, de passions charnelles et de certains événements marquants du XXe siècle, entre Europe et Hollywood.
Au travers du destin de ce petit garçon calabrais, le roman traite des thèmes universels que sont le déracinement, l’identité et la culpabilité.

Ce que j’en pense…

Après nous avoir transportés dans le monde des chapeliers avec « la Capeline écarlate » dont tu trouveras une mini chronique par ici -> Parenthèse suisse, Manuela nous emporte du côté des immigrés ainsi qu’au fin fond des studios de cinéma. De Paris à la Cinecitta en passant bien sûr par Hollywood.

Un début placé sous l’égide du Duce dans cette Italie profonde d’avant-guerre qui ne peut nourrir tout le monde et dont l’immigration semble malheureusement la seule possibilité de survie. Angelo et sa famille n’y échapperont pas.

De la Calabre à Bordeaux, de Bordeaux à Paris, de Paris à Hollywood en passant par la Suisse et de Hollywood à Paris, Angelo, acheté par les Fabbre devient Ange et trace son chemin d’immigré dans la douleur et la fatigue pour devenir Angel, l’acteur adulé.

Angelo, Ange et Angel suivent tous « trois » un destin peu courant dans ces années-là, s’enivrant des expériences sans jamais vraiment s’en satisfaire. Une âme errante, déracinée qui court après le bonheur sans en trouver la substance, malgré une certaine chance dans son destin. Trois personnages qui semblent sans cesse en conflit au sein d’une seule et même personne. Qui semblent jamais ne pouvoir faire qu’un, qui jamais ne savent où être bien. C’est admirablement fait et l’âme déracinée est clairement le titre parfait pour ce récit.

Je te le dis de suite et ce n’est pas la moindre chose à dire: Ce récit a clairement un magnifique petit goût de Gang des rêves de Luca Di Fulvio et j’ai vraiment été autant transportée par l’épique parcours d’Angelo que par celui de Christmas.

J’ai moi-même quitté mon pays (de loin pas dans les mêmes conditions fort heureusement) mais je sais ce que c’est que de vivre ailleurs et ne plus savoir à quel pays on appartient. Plus encore, j’ai été mariée à un immigré et cette problématique-là, je la connais bien. Je t’assure que Manuela a su brillamment la transmettre et la décrire.

Quoi qu’on puisse obtenir, quelles que soient les richesses, le déracinement reste comme tatoué sur la peau. Indélébile. Une perte incommensurable qui poursuit sans pitié.

L’âme déracinée, c’est le récit d’un sacrifice, celui de toute une vie.
Mais c’est aussi des scènes d’une grande sensualité. L’amour y a une belle place sans, pour autant, tomber dans le mièvre.
Ce sont des personnages forts, fabuleusement dépeints avec d’ailleurs, un récit à la première personne qui rend le personnage d’Angelo encore plus attachant et percutant.
C’est une vision très réaliste de ce monde de paillettes et de faux semblant, de ce gouffre que peut-être le monde du spectacle et pire encore celui du succès.
C’est la démonstration que l’argent ne peut rien y faire sans la paix de l’âme.
C’est beau, c’est touchant, c’est bouleversant, c’est dur, c’est réaliste, c’est doux, c’est triste aussi. Allez…je t’avoue…J’ai chialé comme une madeleine à la fin. Une fin qui est d’ailleurs, pour moi, la perfection à l’état pur.

Si tu es attentif et que tu as lu « La capeline écarlate » tu y trouveras un lien et c’est franchement très fort. Perso, ça m’a laissée sur le cul. Réussir à lier les deux de manière aussi brillante tient presque du génie !
Par contre si tu ne l’as pas lu, ce n’est pas grave, tu ne perdras rien. C’est juste un plus. Cela reste des one shot.

J’aurai encore beaucoup de choses à en dire, mais à quoi bon ? Lis-le et tu verras. Je suis sûre que la plume de Manuela te fera chavirer.
Moi je te dis, elle ira très très loin et si j’étais toi, je la suivrais dès maintenant !

Bref tu l’as compris, énorme coup de cœur pour ce livre qu’il te faut lire absolument,  immédiatement !

 

L’âme déracinée – Manuela Ackermann-Repond – Editions Slatkine – 392 pages – 2019

 

5 commentaires sur « L’âme déracinée – Manuela Ackermann-Repond »

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