Enfermé.e – Jacques Saussey

Extrait:

« Celui-ci était le plus grand, le plus gros, le plus vicieux. Elle l’avait reconnu à son entrée à son odeur épicée de sueur, de tabac et de haine.
Le coup était bien rodé, désormais. Elle devait se tenir face au mur, les jambes écartées, et ne jamais se retourner, quoi qu’on lui fasse. Sinon elle se faisait ensuite tabasser jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Depuis qu’ils avaient brisé sa résistance, les hommes venaient seuls à chaque fois. Histoire de profiter encore plus de son intimité et d’assouvir leurs fantasmes les plus pervers.
Le type lui a collé une méchante claque sur les fesses avant de prendre place contre ses reins, puis il a craché sur son membre et le lui a enfoncé violemment dans l’anus. Il n’a pas eu l’air surpris que ça rentre aussi facilement.
Virginie n’a pas crié. Elle n’a pas gémi. Cela ne servait à rien. Cela n’avait jamais servi à rien. »

4ème de couverture:

 » Si je ne peux pas être qui je suis, je préfère être morte plutôt qu’être emprisonnée dans un corps qui n’est pas le mien.  »
Jacques Saussey aborde magistralement dans ce roman noir social un sujet peu connu : être transgenre dans une prison pour hommes.
Partenariat avec l’association Acceptess-T.

Les premiers papillons ont éclos derrière ses paupières. Elle en avait déjà vu de semblables, enfant, un été au bord de l’océan, jaunes et violets contre le ciel d’azur. Elle était allongée au soleil, l’herbe souple courbée sous sa peau dorée. Le vent tiède soufflait le sel iodé de la mer dans ses cheveux. Aujourd’hui, l’astre était noir. Le sol dur sous ses épaules. Et l’odeur était celle d’une marée putride qui se retire. Les papillons s’éloignaient de plus en plus haut, de plus en plus loin. Et l’air lui manquait. Lui manquait…
Elle a ouvert la bouche pour respirer un grand coup, comme un noyé qui revient d’un seul coup à la surface.
Les papillons ont disparu, brusquement effrayés par un rugissement issu du fond des âges…

Ce que j’en pense…

Une construction toute particulière entre passé-présent-futur. Une construction qui raconte toute une vie de manière non linéaire. On s’y perd un peu, surtout au début mais on reprend le fil en cours de route et on ne le lâche plus.
Toute une histoire. Celle de Virginie, une femme dans un corps d’homme, celle d’un combat qui semble tout simplement perpétuel, éternel.

Sa vie en tant qu’enfant, sa douleur, l’incompréhension de ses proches. L’affrontement de ses parents.
Sa dérive qui la conduit en prison. Quinze ans d’univers carcéral qui te fera dresser les poils. Des scènes d’une violence inouïe que l’on sait, que l’on sent, pourtant réaliste. C’est cru, c’est dur et je te préviens, c’est pas une balade de santé et pourrait même choquer quelques âmes sensibles.
Sa vie d’après, dans un centre pour personnes âgées qui emploie quasi exclusivement des anciens tolards.
Son combat à la vie, à la mort encore et toujours.
Un récit où les pourris, les vrais, ceux qui peuplent notre monde, sont omniprésents, sont toujours là, à l’attendre à chaque coin de rue, comme un destin, une fatalité.

Un sujet épineux qu’il fallait oser traiter et quoi de mieux que le roman noir pour exprimer, sommes toutes, une condition qui ne doit jamais être mise en lumière, qui doit rester dans l’obscurité.

Beaucoup d’images, de métaphores dans ce récit. Un émotionnel à fleur de peau. Cette impression que l’auteur a dû en chier pour écrire ces lignes. Ces lignes brutales, dures, crues parfois. Sans fioritures, sans aucun tralala pour l’adoucir. Un récit dénonciateur d’une société qui n’accepte pas la différence, qui, bien au contraire l’utilise. A voir ces personnes différentes telles des bêtes de foire qui amusent la galerie.

La plume de Jacques est, comme toujours, superbe. Son style est mis en exergue dans ce récit où il a tout donné. Il joue avec les genres, ce qui met encore plus en évidence cette ambiguïté, cette mixité. Il réduit les personnages à « le truc », « le bidule », « le machin » sans jamais les nommer, sans jamais les autoriser à avoir un nom, à avoir une identité et rend à Virginie, seule à avoir un nom, le droit d’exister. C’est absolument brillant, ingénieux, exceptionnel !

Enfermé.e est aussi une histoire de vengeance. La vengeance de tout ce que Virginie a pu subir, de toute une haine accumulée au fil des ans, au fil d’une vie faite de jugements, de mal sous toutes ses formes. Une vengeance qui se doit d’éclater.

J’avoue que ce récit m’a donné à réfléchir sur ce sujet qui, il faut le dire, est difficile à comprendre pour qui ne le vit pas. Je ne peux dire ce que penserait une personne transgenre en lisant ces lignes mais j’imagine qu’elle y trouverait une forme de réconfort, une belle leçon pour ceux qui jugent…qui démontent…qui démolissent…Un magnifique hommage, sorti droit du cœur, à sa nièce Aurore.
Parce que tu te rendras compte que derrière la mocheté, ce récit est beau !!!

Virginie n’est clairement pas plus enfermé.e que la plupart des gens qui peuplent cette vaste planète !

A lire absolument !

Enfermé.e – Jacques Saussey – French Pulp éditions – 383 pages – 2018

 

 

Publicités

Un commentaire sur « Enfermé.e – Jacques Saussey »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s