Je me suis tue – Mathieu Menegaux

Extrait:

A présent, je veux livrer mon témoignage dans sa totalité. Puisque la justice tient tant à la vérité, je vous la confie. Je reprends tout, depuis le début. Lisez-moi, qui que vous soyez, la surveillante, le directeur, le président de la cour d’assises de Paris ou un journaliste. Je reprends tout pour vous, depuis le début. Lisez-moi. Vous êtes ma dernière conversation avant que je disparaisse.
Adieu. Dites à Antoine que je lui demande pardon. Du fond des 21 grammes de mon âme. Il est vain d’attendre ton pardon Antoine, je le sais. Tu as toutes les raisons de me le refuser. Arrogante, je n’ai pas eu l’humilité de te faire confiance. Suffisante, j’ai voulu m’en sortir toute seule. J’ai été orgueilleuse, stupide et indigne. J’ai aujourd’hui, enfin, la force d’écrire. J’écris pour moi, pour m’évader, non pas en paix, ce serait impossible mais soulagée du poids de mon silence. J’écris pour toi Antoine. J’écris pour que tu comprennes et que tu cesses de me haïr. Et j’écris pour vous, policiers, citoyens, magistrats, journalistes prompts à embastiller en prétextant la recherche de la vérité. Vous la voulez, la vérité ? Lisez.

4ème de couverture:

Un dîner en ville. Au menu, nourriture bio, affaires et éducation des enfants. Claire s’ennuie et décide de rentrer seule à vélo. Elle ne le sait pas encore mais sa vie vient de basculer. Tour à tour victime puis criminelle, Claire échoue en prison et refuse obstinément de s’expliquer. À la veille de son jugement, elle se décide enfin à sortir de son mutisme…

Ce que je pense…

La polémique, ce n’est pas mon genre, mais sur ce coup-là, je ne peux me taire…
Je te préviens, par contre, que pour la première fois de toute l’histoire de mon blog, je vais me livrer à quelques spoils pour les besoins de l’article.
Tu as donc encore le temps de passer ton chemin 🙂

J’ai adoré Le malheur du bas d’Inès Bayard.
Quand j’ai publié ma chronique, quelqu’un a fait l’allusion que cela ressemblait terriblement à « Je me suis tue » de Mathieu Menegaux. Un livre que je ne connaissais pas, pas plus que l’auteur d’ailleurs.
Le malheur du bas, je l’ai adoré, au point que je l’ai fait lire à mon groupe de lecture. Il a suscité des discussions houleuses. Plusieurs n’ont pas compris la logique de « Marie », l’héroïne du livre et il a fallu rentrer dans une psychologie complexe pour tenter d’expliquer ses réactions qui ne sont, certes, pas habituelles voir même très souvent exagérées. Nous avions tout de même réussi plus ou moins à la comprendre en partant sur les thématiques de la femme battue, de la femme qui ne dit rien, de la femme qui réagit à l’inverse du bon sens, de la femme qui perd totalement pied. Les quelques incohérences trouvaient, tout de même, une réponse. Quoi qu’il en soit, ce livre n’a laissé personne indemne, qu’ils aient détesté ou soutenu Marie.

Et puis le week-end dernier, je me suis rendue au « Festival sans nom » à Mulhouse où j’ai eu le plaisir de rencontrer Mathieu Menegaux et de discuter avec lui au sujet de son livre « Je me suis tue ». Il m’a juste dit de le lire, de le comparer et d’en tirer des conclusions…
Curieuse, intriguée de voir ce qu’il en était, je l’ai lu sur le chemin du retour, dans le train et j’avoue avoir été totalement stupéfiée, choquée !!!

Il est clairement difficile d’imaginer qu’il n’y ait pas plagiat. La trame est suffisamment particulière et originale pour qu’elle puisse avoir germé dans deux têtes différentes…

Je n’aime pas le principe de comparer des livres puisque je les considère tous comme unique mais dans ce cas précis, la comparaison est de mise.

« Je me suis tue » est paru en 2015 aux éditions Grasset.
« Le malheur du bas » d’Inès Bayard est paru aux éditions Albin Michel en août 2018.

« Je me suis tue » débute sur une femme emprisonnée pour une raison que nous ne connaissons pas encore.
« Le malheur du bas » débute sur une scène de repas où Marie empoisonne son fils et son mari pour une raison que nous ne connaissons pas encore.

« Je me suis tue » raconte l’histoire de Claire, violée alors qu’elle rentre à vélo chez elle.
 « Le malheur du bas » raconte l’histoire de Marie, violée par son chef qui la raccompagne en voiture chez elle.

Claire ne dit rien.
Marie ne dit rien.

Claire tombe enceinte.
Marie tombe enceinte.

Claire fait un déni de viol. Elle est heureuse d’avoir enfin cet enfant tant attendu même si elle ne sait pas qui est le père, de son mari ou de son violeur. Elle aime cet enfant et le choie au côté de son mari, Antoine jusqu’au couac de la couleur des yeux qui fait tout basculer.
Marie garde son enfant parce qu’elle n’ose pas avouer, qu’elle est piégée dans son mensonge. Elle le déteste, le renie, ne le supporte pas même si elle ne sait pas qui est le père, de son mari ou de son violeur. Elle ne supporte plus son mari. Tous sont pour elle les images de son viol.

Antoine, le mari de Claire, convaincu qu’elle le trompe, que son fils n’est, en fait, pas le sien, la quitte. Claire perd pied. Le viol reprend toute la place. Elle ne voit plus que le violeur dans les yeux de son enfant. Elle n’a plus d’autre choix que de s’en débarrasser, de le tuer en l’étouffant. Arrêtée, jugée, elle continue de se taire et finit par se suicider en prison. On apprend qui est le père.
Marie vit 3 ans dans cette situation insoutenable pour elle. (Chose d’ailleurs que peu dans mon groupe ont compris) Elle s’épuise, elle n’en peut plus. Elle n’a d’autres issues que d’empoisonner son fils, son mari et elle-même. On apprend qui est le père.

La narration à la première personne est semblable pour les deux livres. La taille du livre à peu près pareille. En dehors de quelques détails, l’histoire est absolument identique… Le principe est le même, le concept, la structure, la construction, la finalité est pareille… Hallucinant non ?

Le livre de Mathieu se veut plus rationnel, plus réaliste. Les discussions que nous avons eues avec mon groupe auraient certainement d’ailleurs été moins complexes puisque tout est beaucoup plus logique, plus juste que dans le récit d’Inès.
Quant à la plume, celle de Mathieu n’a rien à envier à celle d’Inès, c’est certain.

J’ai trouvé un poil moins d’émotion dans « Je me suis tue » que dans « le malheur du bas » certes, mais c’est peut-être une fausse impression. Etant donné que je connaissais déjà l’histoire, le choc était forcément moins grand…
Mathieu, en homme a peut-être aussi été moins dans la douleur, moins dans le sentimental mais ses descriptifs ne sont pas moins percutants pour autant. « Je me suis tue » se veut d’ailleurs beaucoup plus subtil. J’ai adoré les titres ou les extraits de chanson incorporés dans le texte, ainsi d’ailleurs que le titre qui se veut aussi jeux de mot entre se taire et mourir.
Et puis, il faut dire qu’il est, sans doute, facile d’enrober, d’ajouter, d’en faire plus quand on n’a pas besoin de trouver le fond de l’histoire, de tout inventer. Que, comme une recette déjà élaborée, on n’a plus qu’à y ajouter sa petite touche …

Pour ma part, je me sens trompée, bafouée, escroquée. J’ai encensé « le malheur du bas » et en ai parlé partout autour de moi. J’en ai, aujourd’hui, honte…
Que faire ? A mon échelle ? Encenser et parler désormais de « Je me suis tue » de Mathieu Menegaux. Ca je peux le faire.
Espérer qu’Inès Bayard soit capable d’écrire une histoire bien à elle la prochaine fois mais une chose est sûre, je ne la lirai plus et ça je peux le faire aussi.

Je vous laisse juge mais il faut savoir que « Le malheur du bas » est, tout de même, en sélection du Goncourt et si j’étais l’auteur, j’aurai les crocs…
Sur ce coup-là, je ne pouvais me taire…

 

Je me suis tue – Mathieu Menegaux – Editions Grasset 2015 / Editions Points 2017 – 144 pages

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18 commentaires sur « Je me suis tue – Mathieu Menegaux »

  1. Merci pour cette chronique qui remet les choses en place.
    Le malheur du bas était le livre que j’attendais le plus de la rentrée littéraire. Puis, j’ai vu passer des chroniques et l’histoire me faisait penser à Je me suis tue.
    Ton travail confirme que c’est le cas. La seule façon de rendre à Matthieu MENEGAUX ce qui lui appartient est ce que tu as fait.
    Je ne vais pas lire Le malheur du bas.

    Aimé par 1 personne

  2. même réaction pour moi ….choquée … j’ai encensé le malheur du bas et après avoir lu des chroniques concernant ce livre j’ai lu « je me suis tue » puis tous les autres livres de Mathieu Menegaux que je ne connaissais pas .. et bien grâce à I.Bayard j’ai découvert un auteur formidable et que je guetterai à chacune de ses sorties littéraires …

    Aimé par 1 personne

    1. Les avis sont unanimes et il faudrait franchement être aveugle pour ne pas voir les similitudes !
      Mais oui, pareil pour moi, ce que je dois à Bayard c’est de m’avoir fait connaître Mathieu Ménegaux 🙂 Comme quoi y a toujours un bon côté des choses !

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  3. Wow, je découvre la polémique avec ton billet ! Pour ma part, j’ai lu (et beaucoup aimé) le Ménégaux mais pas celui de Bayard et je ne pense plus le lire maintenant… Vu que tu as aimé « Je me suis tue », tu devrais aussi aimer les autres 😉

    Aimé par 1 personne

  4. Bonjour,
    Je te remercie pour cet article éclairant. J’ai pour ma part lu Le malheur du bas, pour lequel j’ai encore du mal à me positionner tant il est difficile d’apprécier ce genre de récit. Néanmoins, je l’ai lu à bout de souffle, tournant les pages avec frénésie.
    Je n’ai pas lu Je me suis tue, car je n’ai pas apprécié un autre roman de l’auteur, Le fils parfait.
    J’ai entendu parler de cette polémique, qui me surprend sans me surprendre. En effet, les trames des deux histoires sont certes identiques mais elles n’ont rien d’original je crois. Raconter une mère de famille qui tombe enceinte après un viol ne me paraît pas d’une audace et d’une imagination folles. C’est un peu le problème avec les romans actuels… On raconte des situations plus que des histoires. Et, qui plus est, des situations chocs qui suscitent la polémique. Le viol en fait partie.
    Aussi, je ne m’étonne pas franchement que plusieurs livres s’emparent du sujet.
    J’aimerais me faire une idée précise des points de ressemblance que tu soulèves, mais je n’ai pas envie de lire Je me suis tue pour de mauvaises raisons… :/

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    1. Tu as tout à fait raison, le viol est « monnaie courante » dans les récits mais là je t’assure tout le monde est unanime. La ressemblance est telle que tu as l’impression de lire le même livre. Ce n’est pas tant le sujet qui pose problème c’est que tout est identiquement traité jusque même au dénouement. Perso, depuis le temps que je lis j’ai souvent vu des choses reprises ou alors l’impression que l’auteur avait pris un bout de ceci, ou bout de cela, à mélanger le tout et fait un truc avec. C’est loin d’être le cas dans ce cas précis. Tu pourrai comprendre en le lisant mais je peux comprendre que cela ne te tente pas trop. Cela reste cependant le seul moyen de t’en faire une opinion.

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  5. Tu confirmes bien, ce que j’avais lu ….
    c’est un peu triste « ce plagiat » car comme toi, j’ai été secouée par « le malheur du bas »
    je lirai sans doute « je me suis tue » un jour
    en tout cas merci pour cette chronique

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  6. « Le malheur du bas » est dans ma pal, je devrais dire « était », car je le retourne dès vendredi d’où il vient; et j’achèterai « Je me suis tue » de Mathieu Ménégaux que je ne le connais pas mais vous en parlez avec tant d’enthousiasme, qu’il me tarde de le lire.

    Merci à vous pour cet éclairage et rendons à César ce qui lui appartient !

    Aimé par 1 personne

    1. Voilà qui est une bonne initiative 🙂 J’espère que « je me suis tue » vous plaira mais j’ai peu d’inquiétudes tant il est bon 🙂 Bonne lecture et merci pour ce commentaire 🙂

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