Invisible(s) – L. Hoarau – 2017

Extrait:

« T’es qu’un crétin ! Un sale crétin ! »
Voilé ce que Justine elle m’a dit quand elle a remis sa robe. Elle dit toujours ça, quand elle est en colère. Et elle est souvent en colère, Justine. Je lui en veux pas. Elle est comme ça. C’est son caractère. Un caractère de cochon. D’ailleurs, en parlant de cochons, elle rabâche tout le temps qu’un jour, je finirai comme eux. Dans la porcherie. Pis dans une assiette. J’aurai ce que je mérite. Et les gens ils seront contents de manger un crétin avec des frites. Ca me fait rire quand elle crie ça. Alors ça la met encore plus en colère. »
Pourtant, j’ai tout fait comme elle a demandé. Je suis allée dans la grange derrière la maison, j’ai arrangé un peu le foin, et je me suis mis tout nu et je l’ai attendue. Tant pis s’il fait trop froid et que je sens plus mes pieds tellement ils sont gelés. Bon. Après, elle arrive, elle a encore son beau sourire joyeux et sa jolie robe fleurie toute repassée, celle que j’aime bien, avec des franges et des boutons derrière qu’elle accroche pas et qui montre son joli dos tout lisse. Un beau sourire et plein de fleurs et un dos qui a froid. Bon. »

4ème de couverture:

Dans une vieille ferme improductive de Haute-Saône en Franche-Comté, dans une région de montagnes rocailleuses et escarpées de l’est de la France, Lucas, surnommé le débile par ses frères, vit, en compagnie de son vieux père acariâtre et impotent et de deux jeunes filles. Ces gens sont sociologiquement invisibles. Leur mode d’existence en vase clos est largement vivrier. Lucas garde et nourrit quelques cochons, auxquels il donne encore des noms personnalisés selon une pratique ancienne d’élevage artisanal. Tout le monde ici a sa carabine de chasse et le fait d’abattre du gros gibier, pour fins de consommation personnelle, est une pratique courante. Personne ne monte en ces lieux. C’est trop loin, trop escarpé, trop oublié. Les corps constitués ne se manifestent jamais. Par contre, par ici comme partout au monde, on sait parfaitement ce que c’est qu’une caméra et on ignore rien de la mise en ligne anonyme de vidéos sur internet. Et l’on en joue… Les deux fils aînés de cette petite cellule familiale amputée, Noël et Thibault, sont militaires de leur état et ils ne se présentent à la maison de ferme qu’épisodiquement. Lucas, notre narrateur, est à la fois fasciné et terrifié par ces deux vigoureux compères. Ce sont pour lui des tyrans, des titans, des idoles, des hydres et il voit à scrupuleusement ne pas leur désobéir car ils ont la torgnole facile et ils sont beaucoup plus intelligents que Lucas. La période de permission des deux militaires provoque habituellement une grande joie chez leur vieux père et un intense malaise dans le reste de la petite basse-cour…

Ce que j’en pense…

Bon…

Invisible(s) attendait dans ma liseuse et j’étais impatiente de le lire simplement parce que j’étais sûre que ce serait bon, vraiment bon. Buczko m’avait déjà laissée sans voix mais là, comment dire ? Je vais rester aphone pour un bout de temps… (Heureusement que je ne fais pas de chronique vidéo 😜)

Loana a ce truc dans sa manière d’écrire qui ne s’explique pas, qui ne se décrit pas. C’est juste excellent, juste percutant.
Des mots, des phrases qui viennent de là tout au fond, de ce que l’on appelle les tripes.

Invisible(s) est un récit à la première personne avec les mots de Lucas, un peu « débile » comme disent les autres. Des mots touchants, des mots innocents, des mots d’enfant même s’il a 17 ans, des mots doux dans un monde d’horreur.
Il a cette innocence, cette beauté, cette simplicité, cette gentillesse, cette pureté, que seul des êtres différents peuvent avoir. Cette histoire est peut-être là pour nous prouver qu’ils ont réellement quelque chose en plus ?

Un livre qui, d’ailleurs m’a un peu fait penser au fabuleux Room d’Emma Donoghue par ce côté sordide raconté d’une voix d’enfant.

Bon…

Ames sensibles s’abstenir, je crois qu’il est essentiel de le dire. C’est du lourd, du très lourd et quelques scènes pourraient en faire pâlir plus d’un mais c’est ce qu’il y a de fabuleux dans ce livre. Cette dualité, ce décalage entre l’horreur des actes et la beauté d’âme de Lucas.  Cette horreur vue au travers de ses yeux d’innocent est pire encore que tout. Elle semble encore plus dure, plus crue, plus terrifiante et ce que Loana nous a offert là est un vrai tour de force !

Un thriller version spectateur au travers des yeux de Lucas qu’on a envie de prendre dans ses bras dès la première page. Comme si on suivait l’histoire au travers du trou d’une serrure. C’est ingénieux, original, brillant !

Une caméra est omniprésente, tout est filmé, tout est là pour faire le buzz. Notre monde se résume-t-il à ça?

Invisible(s), derrière son horreur, c’est touchant, bouleversant, c’est beau.

Loana a l’art de te foutre la boule dans la gorge et ce truc dans le bide. Et quelle maestria de réussir à écrire la totalité du récit dans le langage de Lucas sans que ce soit lourd ou gavant !

Bon…

Je résume: Putain le bouquin ! Y-a-t’il un grand éditeur dans l’assistance ?
Avec le nombre de navet archi vendu et qu’on trouve partout, il est difficile de voir autant de talent rester dans l’ombre…

Bon…

Et vous dans tout ça ? Y a plus qu’à vous jeter dessus illico  !

 

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Invisible(s) – Loana Hoarau – Editions ELP – 116 pages

 

 

 

 

 

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4 commentaires sur « Invisible(s) – L. Hoarau – 2017 »

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